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REPÈRES
La mémoire d'un peuple est sa première ligne de défense contre la répétition de ses tragédies. Pourtant, à lire certaines réactions sur les réseaux sociaux après les attaques meurtrières perpétrées contre la ville d'Am-Dafok, une inquiétude grandit : les Centrafricains sont-ils en train d'oublier leur propre histoire ? Le temps efface-t-il si vite les cicatrices ? Ou avons-nous choisi de fermer les yeux sur les souffrances qui ont failli emporter toute une nation entre 2012-2016 ?
Nous tenons tout d'abord à rappeler en passant que cette tribune est écrite sans aucune considération politique. Le journal "Le Gardien-Médias" est d’ailleurs indépendant et apolitique. En tant que fils de la République centrafricaine, né et grandi à Bangui, nous avons été témoin des heures les plus sombres que notre pays a traversées pendant des décennies. Cet article n'est dicté par aucune appartenance politique, la seule motivation est l'amour de la patrie et le devoir de mémoire. En rappelant les tragédies que notre pays a connues, nous voulons inviter chaque Centrafricain à tirer les leçons du passé afin que la paix, la stabilité et l'unité nationale prévalent sur la violence. Si nous avons choisi de prendre la plume, ce n'est pas pour alimenter les divisions, mais pour rappeler aux compatriotes que l'histoire ne doit jamais être oubliée. Suivez mon regard :
Pendant que certains célèbrent, minimisent ou justifient la violence derrière leurs écrans, d'autres enterrent leurs proches. Pendant que des discours de haine circulent librement sur Internet, des enfants perdent leurs parents, des femmes deviennent veuves et des familles entières voient leur avenir s'effondrer en quelques heures. La guerre n'a jamais fait de distinction. Elle ne choisit ni les partis politiques, ni les ethnies, ni les religions. Lorsqu'elle éclate, elle emporte tout sur son passage.
Les plus virulents ne sont d'ailleurs pas toujours ceux qui vivent les conséquences du conflit. Beaucoup s'expriment depuis l'étranger, loin des balles, loin des cris, loin des villages incendiés. Depuis extérieur, ils tirent les ficelles, ils attisent le feu, ils encouragent parfois une escalade dont ils ne subiront jamais les conséquences. Mais ceux qui vivent ici savent ce que signifie entendre des coups de feu au milieu de la nuit, fuir avec ses enfants sans savoir si l'on reverra un jour sa maison. Pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui, il faut avoir le courage de regarder dans le rétroviseur. Ceux qui applaudissent la guerre ont-ils oublié les larmes des Centrafricains ? Ne répétons pas l'histoire, Am-Dafok nous rappelle les heures les plus sombres de la RCA.
SOUVENEZ-VOUS DE 2012-2016 ?
Nous sommes dimanche le 24 mars 2013 à 5 heures du matin quand la capitale Bangui est attaquée. Lorsque la coalition Séléka a lancé son offensive contre le régime du président François Bozizé, beaucoup y voyaient le début d'un changement politique. Certains applaudissaient. Beaucoup espéraient. Mais personne n'imaginait l'ampleur du drame qui allait suivre. Quelques mois plus tard, ces espoirs s'étaient transformés en cauchemar. Le pays sombrait dans une spirale infernale de violences. Les pillages se multipliaient. Les exécutions sommaires devenaient monnaie courante. Les enlèvements, les séquestrations et les règlements de comptes plongeaient la population dans une peur permanente.
Les familles abandonnaient leurs maisons pour survivre. Les sites de déplacés appelés « Ledger » se remplissaient chaque jour davantage. Une expression en sango résumait cette époque : « A KOLI A KPE », ce qui signifie en français « LES HOMMES FUIENT. » Oui, les hommes fuyaient ; Les femmes fuyaient ; Les vieillards fuyaient ; Les enfants fuyaient. Tout un peuple courait dans tous les sens pour sauver sa vie. Et contrairement à ce que certains voudraient faire croire aujourd'hui, cette tragédie n'a épargné personne. Les victimes ne portaient pas toutes une même couleur politique. Elles n'appartenaient pas toutes au même camp. Elles étaient avant tout des Centrafricains.
Puis la crise a pris une autre dimension. Elle s'est progressivement, stratégiquement et politiquement transformée en affrontement confessionnel, dressant des communautés qui avaient longtemps vécu côte à côte pendant plusieurs années. La méfiance s'est installée. Les blessures se sont creusées. Le pays tout entier s'est retrouvé au bord du précipice. Cette page sombre reste l'une des plus douloureuses de l'histoire de la République centrafricaine depuis son accession à l’indépendance de 1960.
Alors, en voyant aujourd'hui les attaques contre Am-Dafok, une question mérite d'être posée : sommes-nous condamnés à revivre le même scénario ? Le 30 juin 2026, une fois encore, le sang des innocents a coulé. Une fois encore, des enfants sont devenus orphelins. Une fois encore, des femmes ont perdu leur mari et devenues veuves. Une fois encore, des familles pleurent des êtres qu'elles ne reverront plus jamais. Et pourtant, certains continuent de considérer la guerre comme une solution. L'histoire nous enseigne pourtant une vérité simple : les armes promettent des victoires, mais elles laissent toujours derrière elles des cimetières.
Le devoir de mémoire n'est pas un exercice de nostalgie. C'est une obligation morale. Un peuple qui oublie son passé s'expose à le revivre. C'est pourquoi chaque Centrafricain doit faire preuve de vigilance. Refuser les discours qui glorifient la violence. Refuser les manipulations politiques. Refuser que l'ambition de quelques-uns continue de coûter la vie aux plus innocents.
Aux responsables politiques, aucune ambition ne mérite qu'une mère enterre son enfant. Aucun pouvoir ne vaut les larmes ni le sang d'un peuple. Les jeunes ne doivent laisser personne faire d'eux des instruments d'une guerre dont ils seront eux-mêmes les premières victimes.
À tous les Centrafricains, gardons en mémoire les leçons du passé. La paix est fragile, elle se protège chaque jour. Parce que l'avenir de la République centrafricaine ne se construira jamais sur les ruines de ses villages ni sur le sang de ses enfants. Le devoir de mémoire est notre meilleure arme contre le retour de l'horreur.
Par Selda Junior BOUTÉ,
journal Le Gardien-Médias