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Quotidien indépendant d'information générale, d'analyse, d'enquête et de lutte contre la désinformation en Centrafrique

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CENTRAFRIQUE : OPÉRATION KWA TI KÖDRÖ, ENTRE MOBILISATION CITOYENNE ET DÉFIS STRUCTURELS 

Chaque samedi, tôt le matin à Bangui, les premières lueurs du jour se reflètent sur les tas d’ordures qui jonchent certaines artères de la capitale. Une centaine de bénévoles, chasubles orange sur le dos, pelles et râteaux à la main, s’activent sous l’œil de quelques autorités du pays. À leurs côtés, certains ministres, cadres de l’administration et le Président de la République lui-même sur le terrain. C’est Kwa Ti Kodro, l’opération citoyenne d’assainissement lancée pour « nettoyer la ville » et instaurer une culture de propreté en République centrafricaine. 

 

Une initiative saluée… au début, lors de son lancement en septembre 2022, l’opération a suscité un véritable élan. Chaque samedi, fonctionnaires, associations, commerçants et élèves se retrouvaient dans les rues. Les caniveaux étaient curés, les marchés débarrassés des ordures, les artères principales rendues à la circulation. Kwa Ti Kodro redonnait la fierté et dignité au départ, selon les constats. Durant plusieurs mois, certains quartiers de Bangui ont effectivement changé de visage : carrefours dégagés, dépôts sauvages réduits, présence visible des autorités sur le terrain. L’opération voulait montrer l’exemple : l’État n’est pas seulement dans les bureaux, il est aussi dans la rue. 

 

Mais la réalité rattrape l’initiative, trois ans plus tard, le décor est plus nuancé. Sur l’avenue de France ou à Lakouanga par exemple, les déchets reviennent dès la fin de l’opération du samedi. À PK12, des montagnes de détritus obstruent les caniveaux et chassent les piétons vers la chaussée. Dans certains secteurs, les riverains montrent une forme de lassitude : « On nettoie le matin, l’après-midi c’est déjà sale », le constat est très lamentable. 

 

Des questions émergent aussi sur la gestion des ressources : budget d’assainissement, matériel disponible, transparence dans l’allocation des fonds. Plusieurs voix dénoncent l’absence de véritable stratégie de collecte et de traitement des déchets. Le ramassage régulier n’est pas assuré ; il manque de décharges contrôlées et de moyens logistiques. Avec comme résultat : les ordures nettoyées le samedi sont souvent simplement déplacées et reviennent ailleurs. Selon plusieurs sources, beaucoup d’argent auraient été débloqués, notamment pour financer le matériel, la logistique, les populations mobilisées et la sensibilisation. Mais sur le terrain, peu d’équipements, peu de suivi, peu de stratégie. A ce jour, les populations qui sont mobilisées pour faire le travail sont découragées, et ne participent pratiquement plus, pour la simple raison qu’elles n’auront rien à la fin des travaux, dans l’argent décaissé. 

 

Une portée symbolique forte, un impact structurel limité. L’opération a le mérite de mobiliser et de sensibiliser, mais elle reste ponctuelle et dépendante de la bonne volonté. La logique du coup d’éclat l’emporte encore sur la construction d’un système durable. Les urbanistes interrogés sont unanimes : Pas de propreté sans changement de comportements, pas de changement durable sans planification municipale, pas de planification sans budget dédié et transparent. Tant qu’on ne traite pas la question à la source, gestion des déchets, points de collecte, décharges contrôlées, Kwa Ti Kodro restera un événement, pas une politique publique. 

 

Beaucoup pointent également l’incivisme, faute d’alternatives, les populations déposent les ordures dans les caniveaux ou les cours d’eau. Il faut nettoyer la mentalité, pas seulement les rues. L’opération, malgré ses limites, a réintroduit un mot dans le vocabulaire urbain : responsabilité collective. Elle rappelle que la salubrité n’est pas que l’affaire d’État, mais aussi de citoyens. 

 

Kwa Ti Kodro doit changer de dimension. L’initiative est toujours active dans certaines localités, mais dans d’autres, pas d’activité de nettoyage le samedi. Certaines populations respectent les heures de l’opération elles préfèrent rester juste à la maison attendant 10h pour aller installer leurs marchandises et vendre. Ce qui est à déplorer c’est que, tout le monde veut aller là où se trouve le Chef de l’Etat chaque samedi pour se faire voir, alors il y a de travail à faire ailleurs dans d’autres artères. 

 

L’opération mobilise encore, elle inspire. Mais pour que Kwa Ti Kodro devienne plus qu’un chantier du samedi, le pays devra franchir un cap : structurer la collecte des déchets, améliorer le budget et la transparence, intégrer les communes et quartiers dans la gestion quotidienne, éduquer durablement la population au civisme écologique et que les autorités doivent se partager dans tous les quartiers, au lieu de se regrouper tous dans une seule localité derrière le Président de la République. En d’autres termes, passer du symbole à la stratégie. Bangui n’a pas seulement besoin qu’on la nettoie, mais Bangui a besoin qu’on l’entretienne. 

 

La Rédaction, journal Le Gardien-Médias

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